Inventaire
(374 entrées sans les accessoires ni les parures)
Photographies
(voir une partie des collections)
Tissus coptes
(textiles et vêtements coptes de la collection Gayet)

 

Les Textiles et Vêtements au M.E.B. 

Ch. MERIOT

INTRODUCTION

Françoise COUSIN et Annie HUBERT

Qu'apporte l'étude de ces collections ?

Françoise COUSIN et Annie HUBERT

Le sens parfois caché des vêtements

bibliographie

Introduction

Ce n'est point un hasard de l'histoire si notre Musée comprend un nombre assez impressionnant d'éléments vestimentaires. En effet quand on voyage pour la première fois dans une contrée inconnue comme nos collecteurs du XIXème siècle, les premières impressions reçues sont celles traduites par le code des apparences de l'habit et de l'habitat, bien avant les coutumes ou les croyances, avec bien sûr parfois toutes les naïvetés liées à ce premier contact. Contrairement à une idée reçue, l'homme "primitif"  n'est jamais nu, puisque selon l'optique anthropologique les dessins tatoués sur la peau, les scarifications et même ce qu'on appelle des "mutilations" ont servi à habiller nos frères d'ailleurs  et d'autrefois, c'est-à-dire déjà à les distinguer de leurs voisins et surtout du reste de la nature, même si on  empruntait à cette dernière des éléments pour être et  pour paraître. Notre peau biologique n'a rien à voir avec notre peau sociale, sa parure, sa vêture, son masque le cas échéant, par lesquels on acquiert une identité même usurpée. L'homme en tous ses paramètres a à s'accomplir, à participer à son devenir et  à son destin. Le vêtement, fait social universel, n'est jamais neutre : il nous renseigne sur les représentations et les significations qu'une société offre d'elle-même en se constituant. L'humanité s'affirme en perdant sa nudité originelle.

L'intérêt anthropologique de l'étude du vêtement ne réside pas essentiellement dans l'appréhension de ses formes techniques et matérielles, aussi compliquées soient-elles, mais comme toujours selon l'hypothèse du fait social chez Marcel Mauss dans l'expression des rapports qu'il entretient avec tous les autres aspects de la culture, la technologie certes, mais aussi la parenté, l'économie, le politique, le religieux, l'esthétique, le juridique, l'écologique, la sémiologie, la linguistique A cet égard, il peut servir d'illustration propédeutique à l'ébauche d'une syntaxe.

On peut ensuite faire appel aux diverses fonctions remplies par le vêtement et en premier lieu à celle apparemment évidente de protection, mais dont l'évidence n'est qu'apparente puisque on peut avec certains auteurs à la suite de Roland Barthes penser que l'homme s'est vêtu pour exercer son activité signifiante. Dans cette perspective,  il est bon en étudiant le vêtement de ne pas oublier,   à côté de l'adaptation au monde social qu'il favorise,  l'adaptation primaire au monde naturel, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il ne soit, dans cette hypothèse, que pragmatique puisqu'on sait bien que les convenances, les croyances religieuses, ou  esthétiques, bref les valeurs peuvent venir interférer avec ce qu'un pur technicien appellerait la rationalité, en supposant que ce dernier puisse définir un tel terme. Que l'on songe ici aux corsets de nos grands-mères mais aussi aux réponses différentes proposées par les cultures sibériennes et par la culture japonaise pour conserver la chaleur animale du corps face au froid.

Le corps, en fonction des thèses spiritualistes en usage dans le monde traditionnel, était censé envelopper l'âme, il importe alors que le costume soit au bon moment et au bon endroit pour contrôler et réformer le premier. C'est pourquoi le costume a toujours eu cette fonction de protection spirituelle outre celle d'exprimer certains signifiés sociaux. Le vêtement qui peut nous permettre de nous identifier à des êtres mythiques dans certains moments privilégiés nous relie au monde par le truchement de ses motifs empruntés à la nature animale ou végétale, de sa forme ou de sa couleur correspondant par exemple à la planète régissant tel jour de la semaine. Pensons chez nous à l'usage de vêtements neufs portés à Pâques pour participer au renouvellement des forces naturelles et surnaturelles.

La fonction sémiotique est tout aussi manifeste au point qu'il serait banal d'en multiplier les exemples. Par le vêtement que je porte, je communique, je règle ma conduite, j'impose des conduites à autrui : si je porte la culotte je ne porte pas la jupe et réciproquement, le jean n'est pas le costume trois pièces, la  culotte courte n'est pas le pantalon. A Madagascar, la façon de porter le lamba va jusqu'à indiquer des états psychologiques. Cette fonction sémiologique s'achève dans des fonctions symboliques, rituelles ou magiques. Que l'on songe ici bien sûr à tous les vêtements des prêtres ou médecine-man permettant de pénétrer dans le sacré, au tablier des Francs-maçons, aux motifs des pantoufles brodés des enfants chinois figurant des têtes avec des yeux censés éviter les trébuchements. Les feuilles de chêne des casquettes de nos préfets et de nos généraux renvoient tout aussi bien à quelque mythe lointain.

Même si l'esthétique de la mode reste une notion toute relative aux valeurs spécifiques de chaque communauté -qu'est-ce qui paraît beau et désirable- ses canons nous informent sur les motifs et les moyens de distinctions utilisés pour se différencier des autres sociétés et pour se différencier à l'intérieur de chaque société en fonction des circonstances, de la richesse, du prestige des rôles sociaux, des impératifs économiques ou politiques comme dans le cas des lois somptuaires. Les costumes ethniques ou régionaux rentrent dans le cadre de ce souci de distinction et de séparation.

L'articulation ou l'opposition de ces diverses fonctions que nous venons d'évoquer peuvent nous servir à situer la place du vêtement dans telle ou telle culture -toutes ne sont pas en effet à l'image des sapeurs (Cf. Gandoulou J.D., Entre Paris et Bacongo, Centre Georges Pompidou et CCI,  Paris) Ba-Kongos de Brazzaville qui la privilégie à l'excès- à côté d'autres éléments (habitat, nourriture, loisir…) et à en comprendre les évolutions. Bref, on peut ainsi construire une anthropologie qui irait des modifications de volume ou de couleur de l'épiderme, premier vêtement, jusqu'à la constitution d'un vêtement tout à fait libéré de la première peau, lorsque les sociétés s'investissent dans le tressage, le filage, le tannage, les tapas, les  plumes, la couture, la teinture et toutes les autres techniques concomitantes. Très tôt, ces éléments furent des monnaies et des emblèmes dont la valeur esthétique semble seconde et dérivée -et non pas productrice et primaire comme cela l'est chez nous, par une sorte d'inversion, voire de perversion du système. 

Mais s'il est possible de voir que le vêtement raconte, distingue, pense et classe le monde, cette approche grisante n'est autorisée qu'après la mise en fondement de sa description ethnographique. 

Or le problème de la taxinomie du vêtement est loin d'être résolu et depuis plusieurs années des réflexions ont lieu tant au sein d'instances internationales, comme l'ICOM, que d'instances internationales comme le Musée des Arts et Traditions Populaires  et le Musée de l'Homme pour établir des typologies, des dictionnaires, des critères de classification correspondant, en particulier, au vêtement "porté".

Dans cet essai de description, Leroi-Gourhan (Milieu et techniques, tome II de l’Homme et la matière, Albin Michel, 1945) avait insisté à cet effet sur la prise en considération non pas tant de la partie qu'il couvrait que de son point d'appui, même s'il est parfois difficile, de distinguer entre le point d'appui principal et ceux qui sont secondaires. Mais il faut aussi prendre en considération les ouvertures, la structure de la pièce selon qu'elle est ou non façonnée (opposition entre le plat et le tridimensionnel), qu'elle a subi ou non une opération de coupe et dans cette dernière selon qu'elle est taillée, coupée en biais ou en droit fil, tenir compte de la présence ou non d'un assemblage avec le passage des membres et les ouvertures sans oublier l'infinie variété de matériaux utilisés et les éventuels drapés.

Enfin, outre ces thèmes culturo-techniques, cet inventaire scientifique de nos collections est à relier à l'histoire de notre Musée et à l'histoire tout court, puisque ces collections ont été rassemblés, avant de nous être attribuées par décision ministérielle, ou par des dons d'étudiants, de professeurs, par toute une théorie de grands voyageurs-explorateurs, comme le siècle dernier a su en produire. Nullement des Tartarins, mais des hommes et des femmes courageux, passionnés, souvent désintéressés, équipés moralement et scientifiquement et pensant travailler pour le progrès de l'Humanité dans une optique peut-être un peu saint-simonienne et positiviste, mais dont on ne peut que souligner l'intérêt qu'ils ont porté aux hommes rencontrés, ici ou là, et leur souci de préserver leurs témoignages matériels qu'ils fussent modestes ou somptueux. L'objet qui nous occupe ici nous transporte de la Russie orientale et du Caucase au japon en passant par le Turkestan, l'Ouzbékistan, la Perse, l'Afghanistan, le Cachemire, le Tibet, la Chine, et la péninsule indochinoise, mais aussi en partie moindre de l'Afrique à l'Amérique…

L'important travail réalisé ici doit être conçu comme une pierre à l'édification d'une anthropologie du costume et du vêtement et comme une consolidation de notre patrimoine universitaire si spécifique en son genre.

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Qu'apporte l'étude de cette collection ?

 Les vêtements et textiles composant l'ensemble présenté ici, pour ne parler que du fonds majoritaire asiatique, ont été rapportés par les grands voyageurs mentionnés plus haut sur une période d'une trentaine d'années, entre 1876, date du départ d'Ujalvy et de Dutreuil de Rhins, et 1911, date de la mort du Prince d'Orléans en Indochine. Ils sont contemporains de leur collecte et constituent un témoignage rare de cette période, pour ces régions. C'est également le cas des vêtements de la Russie orientale. Outre l'intérêt lié à l'ancienneté de ces documents ethnographiques, la collection permet la comparaison avec des collections rapportées ultérieurement et favorise ainsi une étude diachronique. A ce titre, elle présente un grand intérêt épistémologique.

Les débuts de sa constitution, tout d'abord, s'appuient sur un préalable qui mérite ici d'être souligné : en effet, le musée Guimet et le musée d'Ethnographie du Trocadéro ont envoyé, grâce à la ténacité manifestée par M. Lemaire, ce qui était considéré comme des doublons, donnant aux objets ethnographiques la fonction d'échantillons quelque peu anonymes. Le travail anthropologique mené aujourd'hui sur les collections montre au contraire l'intérêt des séries d'objets ayant la même fonction pour la mise en évidence des variations et la recherche de leurs causes.

Les listes disponibles sont elles-même très instructives. On se trouve, dans certains cas, en présence de listes d'inventaire de type commercial. Dans d'autres, de rares informations ethnographiques sont portées, comme par exemple pour le corselet de fille taïdam de Laichau ou le costume loutsé  provenant de la vallée de la rivière Salouen). Mais les différentes pièces de vêtement sont très rarement présentées dans un ensemble cohérent et complet. Ce n'est que grâce à des comparaisons avec des données et des collections plus récentes que  l'on peut restituer à une pièce la place qui lui revient dans le puzzle vestimentaire d'une région ou d'un groupe, puzzle particulièrement varié et complexe en ce qui concerne le nord de la péninsule indochinoise. Manifestement, la signification sociale, ou la sémiologie avant la lettre, du vêtement fut loin des préoccupations des collecteurs, même des plus "sensibles".

Une fois faites ces réserves et précisées les limites dans lesquelles se situe ce travail, que nous disent ces collections ? Elles apportent une information fragmentaire, mais précieuse, sur les vêtements portés dans la fin du XIXe siècle. Presque toute l'Asie est représentée de façon significative, à l'exception notable du sub-continent indien. Pour certaines régions, les objets conservés à Bordeaux devront attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que de nouveaux apports comparatifs viennent témoigner de la permanence ou de l'évolution des formes et des tissus : c'est le cas par exemple de l'Asie centrale. Quant aux collections d'Asie du Sud-Est, elles vont arriver tout au long du XXe siècle, et faire du Musée d'Ethnographie du Trocadéro et à sa suite du Musée de l'Homme un conservatoire unique des objets fabriqués et utilisés par les minorités ethniques de la péninsule indochinoise. Les exemples de Bordeaux et des plus anciennes collections du Musée d'Ethnographie du Trocadéro constituent des éléments de comparaison du plus grand intérêt.

A l'extension de l'aire représentée correspond la variété des tissus fabriqués et employés, des modalités de leur usage et de leurs techniques de décoration. Les productions domestiques sont prédominantes. Cela signifie que procédés techniques et expressions stylistiques se rejoignent à toutes les étapes de la réalisation pour signifier l'appartenance culturelle et porter la marque de la création individuelle. La cohésion entre les matériaux, les formes, les savoir-faire se manifeste dans les moindres détails.

Coton et chanvre sont les principales fibres végétales attestées : le coton largement employé pour des toiles ou des sergés à décor tissé, teint ou imprimé, le chanvre avec lequel des pièces de toile sont tissées, employées écrues ou teintes ultérieurement à l'indigo. Une  ceinture-pagne joraï constitue un remarquable exemple d'une technique qui consiste à reprendre, une fois que le tissage principal a été réalisé, les fils de chaîne aux deux extrémités et à les utiliser comme trame pour des galons transversaux (Dournes, 1963). Quant au vêtement aïnou rapporté par le comte de Pimodan, il est tissé avec de l'abaca, une fibre extraite d'une variété de bananiers, formant une toile solide et souple, rehaussée de broderies et d'applications. L'usage de cette fibre dans une région aussi septentrionale montre l'existence de relations d'échanges dans toute cette zone insulaire qui borde le continent asiatique. Enfin, quelques tapas, "tissus" d'écorces battues, complètent l'échantillonnage des techniques utilisées.

Pour les fibres animales, la soie fournit la matière première de fins tissus damassés pour l'usage qui en est fait en Asie du Sud-Est, pour des tissus à décor broché pour l'Asie centrale et occidentale, ou encore pour des ikats, tissus réalisés avec des fils teints de différentes couleurs avant le tissage, produits en Asie centrale. La laine, ou parfois le poil de chèvre, est aussi attestée, servant à tisser des toiles ou des sergés.

Enfin, dans cette brève présentation, on ne peut omettre les vêtements d'Asie septentrionale qui montrent l'usage de peaux : peaux de mammifère, renne souvent, mais aussi peaux de poissons assemblées de façon décorative.

Les différents tissus sont employés selon des modalités de coupe et d'assemblage spécifiques : on va voir que les techniques dans ce domaine sont largement tributaires des choix culturels. En même temps, on peut y lire à la fois les problèmes apparus et les solutions trouvées. C'est à l'articulation entre mise en forme, combinant la recherche de l'aisance et un moulage plus ou moins près du corps, et sa traduction à l'aide d'une pièce de tissu en deux dimensions que se situe la difficulté (Cousin, 1990 et 1993). Même s'il est évident qu'une étude diachronique des modèles d'une même zone ferait apparaître des variations, il est frappant de constater l'affirmation de certaines préférences. On a remarqué à l'occasion d'un travail antérieur que deux grands types d'assemblage s'opposent selon que l'on joint les lés de tissu lisière contre lisière sur toute l'envergure d'un vêtement prenant appui aux épaules ou, au contraire, que les manches sont montées perpendiculairement au corps (Cousin, 1981). Cette opposition est clairement illustrée dans les vêtements étudiés aujourd'hui, confirmant une répartition géographique déjà relevée, bien qu'on voit parfois la coexistence des deux formules en Asie occidentale. Les chemises d'homme et de femme mari (Tchérémisse), à l'ouest de l'Oural, constituent un exemple d'un montage perpendiculaire des manches. Au contraire, avec les manteaux, les robes et les chemises de Samarkand ou de Khotan, on pénètre dans l'aire d'assemblages de lés parallèles dont on trouve l'usage jusqu'en Asie du Sud-Est.

Mais des différences apparaissent dans l'interprétation d'un même principe. En Asie centrale, les différents morceaux d'une même pièce de vêtement sont soit quadrangulaires, soit légèrement en biais, et l'aisance est assurée par l'ampleur. De vastes manteaux, notamment, désignés sous le terme générique khalat sont réalisés : légers et faits de coton, mi-soie mi-coton ou soie, ils sont appelés jelak, jegde ou yaktak, et chapan lorsqu'ils sont matelassés. Plusieurs exemples figurent dans la collection (Tessuti ..., 1986).

En Asie orientale, on trouve deux grands modèles. Le premier attesté dans les vestes et manteaux chinois montre l'usage de découpes arrondies sous les bras pour à la fois dessiner la forme et donner l'aisance aux emmanchures : il s'agit là d'une coupe bien connue. Le second modèle est représenté principalement par les vêtements des minorités ethniques du sud de la Chine et de l'Asie du Sud-Est, obtenus par l'assemblage de morceaux quadrangulaires, bien qu'on observe parfois l'emploi du biais. souvent plus ajustés, divers exemples montrent l'invention de trucs techniques pour assurer la liberté de mouvements aux épaules ou pour resserrer une encolure. Ainsi, le manteau lissou de la collection du Prince d'Orléans, dont le corps est fait de deux rectangles superposés, auxquels sont assemblés des éléments différents, constitue un exemple particulièrement intéressant de montage. Quant aux robes taidam, avec l'utilisation de petites perles d'argent pour former des pinces d'ajustage dans le cou et les orner, elles fournissent une autre illustration des réponses originales apportées à des questions banales. Une autre de leurs particularités est qu'elles sont entièrement réversibles et présentent un décor différent sur l'endroit et l'envers.

Avec les pantalons, généralement partiellement recouverts, on observe des formes plus diversifiées et plus complexes. La présence d'un soufflet à l'entrejambe est quasi générale, mais sa forme et sa taille varient en fonction de la longueur et de la largeur des lés de tissus employés. Combiner confort et économie a sans doute favorisé l'émergence de solutions originales.

Les techniques d'assemblage incluent évidemment la couture. Dans l'ensemble étudié, quelques rares pièces témoignent de l'usage de machines à coudre. Dans la quasi totalité des cas, des coutures à la main montrent la maîtrise parfaite de cette technique : ourlets, surjets, coutures rabattues, point arrière interviennent selon les emplacements et en fonction des bords à joindre. Le matelassage, lorsqu'il existe, se fait à l'aide de coutures qui mettent en place l'alternance de reliefs à la surface des manteaux.

A la régularité des points s'ajoute souvent une utilisation décorative de leur présence. Ainsi, plutôt que de chercher à les rendre invisibles, on peut au contraire jouer d'un contraste de couleur : fil indigo clair sur foncé, ou piqûre en lignes parallèles multiples et multicolores. On est déjà dans le registre de la broderie.

Les techniques décoratives constituent un dernier facteur de variation. Les armures de tissage, on l'a vu, constituent un premier niveau d'élaboration :  motifs façonnés, damassés, brochés en sont quelques exemples. Mais le décor tissé n'intervient parfois qu'en annexe, pourrait-on dire. Ainsi, des galons à chaîne cordée, fixés en cour d'élaboration, servent de finitions aux manteaux d'Asie centrale. La simplicité de la toile peut rester intacte ou, au contraire, servir de support à des procédés divers. Broderies, applications, teintures à réserves permettent des décors tout à fait remarquables, témoignant des choix esthétiques des différentes populations, transmis à travers l'habileté et le soin dans l'exécution.

Parmi les techniques de teinture, deux sont représentées de façon remarquable. Tout d'abord, l'ikat est employé pour le décor de nombreux vêtements d'Asie centrale. Il s'agit de teindre, avant le tissage, les fils de chaîne des différentes couleurs avec lesquelles on souhaite former le décor. Celui-ci se met en place au cours du tissage, avec des contours rendus flous par le procédé. La vivacité des couleurs, la hardiesse des harmonies et la taille importante des motifs rendent les ikats d'Asie centrale tout à fait surprenants., cette même technique est également employée pour d'autres tissus de la collection, comme la pièce de tissu de madras.

La seconde est une variante de batik qui réalise de petits motifs géométriques blancs sur indigo intervenant comme élément complémentaire dans la composition décorative complexe des vêtements lissou.

 La broderie est le moyen privilégié utilisé par les Yao : sur une toile de coton indigo des motifs stylisés finement réalisés se combinent avec des bandes appliquées. Broderie et applications de tissus de couleur contrastée sont également présentes sur les vêtements des Hmong. Le col des vestes de femmes, en toile de coton ou de chanvre, indigo ou écrue, est un des supports privilégiés du développement du décor. Si les applications jouent principalement le contraste de couleurs d'un même matériau, on trouve aussi l'usage d'éléments métalliques, petites cupules ou agrafes d'argent, ou encore pompons, coquillages et graines. Les oppositions de couleurs et de matières  impriment aux vêtements lissou leur style caractéristique ; il en est de même du décor d'application et de broderie du manteau aïnou.

Ces quelques exemples montrent à l'évidence la variété des formes vestimentaires et des divers éléments qui en permettent l'identification. Les collections actuellement conservées au Musée d'Ethnographie de l'Université de Bordeaux II portent témoignage de la période à laquelle elles sont été rapportées, cette fin du XIXe siècle qui voit toute une génération de grands voyageurs s'intéresser d'un point de vue scientifique aux horizons lointains. L'ethnologie naissante s'intéresse aux objets, mais n'a pas encore donné lieu à une réflexion sur leur valeur comme sources d'informations sur les cultures qui les produisent. Il faudra attendre les années 30 et les grandes missions de collecte systématique, dont la célèbre mission Dakar-Djibouti, pour que s'élabore une théorie ethnologique des objets, avec le concept d'objet-témoin. Ce concept est aujourd'hui rediscuté et toute étude de collection irrigue et enrichit cette réflexion.

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Le sens parfois caché du vêtement

Protection des agressions climatiques, adaptation aux activités physiques de ceux qui le portent, manifestation évidente de l'identité du groupe ou encore de l'appartenance à une idéologie, expression des valeurs esthétiques d'une culture, affichage enfin de la place de l'individu dans la hiérarchie sociale, l'ensemble des vêtements, que nous appelons le costume, traduit tout cela.

En outre, il nous parle des techniques, des manières de faire, des gestes, des relations avec l'environnement naturel des êtres humains qui le portent.

Cette "deuxième peau" de l'être humain est lourde de sens. On exprime sa différence par la manière dont on s'habille, mais on exprime aussi son appartenance à un groupe. Le vêtement révèle l'esthétique d'une population. Voyez les extraordinaires broderies des costumes hmong ou yao d'Asie du Sud-Est, chaque motif ayant un nom et un sens, composant un tout comparable à un poème dans l'abstrait, un peu comme les "haiku" japonais qui en cinq syllabes ouvrent un monde de sens et d'images.

Le vêtement fut longtemps ignoré, méprisé comme manifestation d'une culture purement "matérielle". Il l'est encore pour nombreux de nos collègues. Mais c'est aujourd'hui, où nous assistons à une transformation massive dans la manière de s'habiller des populations du monde, due à l'industrialisation du textile, une exploration nécessaire, un sauvetage d'un héritage de l'humanité, témoignant de sa richesse, de sa diversité, de son amour et de son idée de la beauté.

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BIBLIOGRAPHIE

BROUTIN, Yvonne  : Se vêtir pour dire. Collection Bilans et Perspectives, CNRS URA 1164, Université de Rouen, 1997.

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DOURNES, JACQUES : Le vêtement chez les Jörai. Objets et Mondes, III, 2, 1963.

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RIVALLAIN, Josette : Catalogue des collections africaines. Mémoires des Cahiers Ethnologiques n°3, Université de Bordeaux II, 1992.

Tessuti Ikat dell'Asia Centrale. A cura di Max Klimburg e Sandra Pinto. Umberto Allemandi & C., 1986.

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UJFALVY de MEZÖ-KOVESD, Charles : Expédition scientifique française en Russie, en Sibérie et dans le Turkestan. Paris, E. Leroux, 1878-1880.

VIVEZ, Odile : Notes sur le Musée et les Collections Ethnographiques de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. Université de Bordeaux II, 1970, non publié.

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